August 14, 2022

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Après le vent d’euphorie qui a gagné Wall Street durant le Covid-19, les valeurs technologiques ont connu des derniers mois compliqués. Au-delà de la correction du marché, un nouveau paradigme se dessine pour le secteur tech.

Depuis le début de l’année, c’est la soupe à la grimace pour de nombreux acteurs technologiques, aussi bien pour les géants établis de la Silicon Valley que les licornes européennes. Après le vent d’euphorie qui a soufflé sur Wall Street durant le Covid-19, les valeurs technologiques ont connu des derniers mois compliqués. Et face à des performances boursières en berne, la pression des actionnaires se fait de plus en plus forte. Les entreprises du numérique, même les plus importantes, laissent apparaître des vulnérabilités, avec des licenciements à la clé.

Dans ce contexte, nombreux sont les observateurs à faire des parallèles avec l’éclatement de la bulle internet de l’année 2000. Une comparaison vraiment pertinente ? “Ce n’est pas du tout comparable à la bulle de l’an 2000. On n’avait quasiment aucune entreprise tech qui dégageait des profits. C’était basé sur de multiples de valorisation extrêmes, avec un Nasdaq valorisé à 50 fois les bénéfices. Au plus fort de la crise du Covid-19, le Nasdaq a été valorisé à 20 ou 30 fois les bénéfices. Et aujourd’hui, nous avons des sociétés tech qui font des profits, comme Apple qui a enregistré 25 milliards de dollars de bénéfices au premier trimestre”, explique Antoine Fraysse-Soulier, responsable de l’analyse des marchés chez eToro. “Ce sont d’abord l’inflation et ses conséquences qui ont engendré la baisse des acteurs tech. Après, il y a eu la partie géopolitique qui s’en est mêlée avec la crise ukrainienne”, complète Jean-Christophe Liaubet, associé chez Fabernovel.

La remontée des taux directeurs a ébranlé le marché

Pour le secteur technologique, la coupable est principalement la hausse des taux directeurs qui se répercute sur les banques avec des taux d’intérêt plus élevés pour les crédits accordés à leurs clients. De plus, cela pèsera sur les futurs profits. Ajoutez à cela la guerre en Ukraine, l’inflation galopante à l’échelle mondiale, le rebond de la pandémie de Covid-19 en Chine et la pénurie de composants électroniques qui continue d’impacter de nombreux acteurs technologiques, et vous obtenez un climat économique incertain qui refroidit les investisseurs.

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“La baisse a commencé fin 2021, à partir du moment où la Fed a annoncé que la fête était terminée, avec la fin de l’octroi de liquidités et la remontée des taux d’intérêt. Ça a été le premier marqueur de cette baisse”, indique Antoine Fraysse-Soulier. Et de poursuivre : “La Fed a fait son devoir lorsqu’il y a eu le Covid, comme la BCE, en injectant des liquidités et en faisant du quantitative easing, mais leur ampleur a peut-être été excessive. C’était sûrement une erreur. Aujourd’hui, elle tente de faire marche arrière en augmentant les taux d’intérêt tout en réduisant son bilan. Elle enlève des liquidités du marché.”

Des valorisations délirantes qui ne reflètent pas la santé financière des entreprises

La situation actuelle, aggravée à l’annonce des résultats du premier trimestre 2022, tranche avec l’euphorie financière qui régnait dans l’écosystème technologique il y a encore quelques mois. Il faut dire qu’avec des taux d’intérêt longtemps proches de zéro, les investisseurs ont eu les coudées franches pour prendre tous les risques et ainsi essayé d’optimiser au maximum leurs rendements. Mais si elle a permis de dynamiser le secteur de manière spectaculaire, cette approche a aussi abouti à de nombreuses dérives, dont les premiers signaux se sont fait sentir bien avant l’arrivée de la pandémie de Covid-19. En 2018, le géant du coworking WeWork avait ainsi vu son entrée en Bourse interrompue en raison d’une gestion catastrophique de ses finances sous la conduite de son ancien patron et cofondateur, Adam Neumann, dont les frasques ont bien failli mener l’entreprise à la faillite.

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Pour autant, ce signal avait été rapidement ignoré par le marché, qui avait repris sa course vers les sommets, avec des valorisations et des tours de table toujours plus exorbitants pour des start-up, dont la plupart étaient largement déficitaires et avaient placé la rentabilité au dernier rang de leurs priorités. Des licornes ambitieuses se réfugiaient notamment sous l’argument de l’hypercroissance pour justifier des montants de pertes délirants.

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Mais celles-ci sont maintenant de plus en plus nombreuses à annoncer des coupes dans leurs effectifs. C’est le cas notamment de la fintech suédoise Klarna, spécialisée dans le paiement fractionné, qui a annoncé la suppression de 700 postes, soit environ 10 % de ses effectifs. Cette coupe dans les effectifs contraste avec l’euphorie qui régnait encore sur le marché en 2021. L’an passé, Klarna avait d’ailleurs marqué les esprits en bouclant un tour de table de 639 millions de dollars qui avait propulsé sa valorisation à 46 milliards. Les choses ont bien changé depuis. Car si la licorne scandinave cherche actuellement à lever 1 milliard de dollars supplémentaires, cette nouvelle opération se ferait sur la base d’une valorisation à 30 milliards, soit près de 30 % de moins par rapport à la précédente valorisation, selon le Wall Street Journal. Le signe que ces valorisations n’ont pas de grande signification tant qu’elles ne sont pas confrontées au marché boursier.

La purge est plutôt salutaire.

Jean-Christophe Liaubet, associé chez Fabernovel

Avec l’effondrement des valorisations, le robinet à cash est également en train de se fermer. Contrairement à ces dernières années, l’argent ne coule plus à flots et le doute s’installe dans un écosystème qui poursuivait sa course vers les sommets. Rien qu’en France, la différence est spectaculaire. Alors que la French Tech sortait d’une année 2021 record avec 11,6 milliards d’euros levés en 2021 par les start-up françaises, contre 5,4 milliards en 2020 et moins de 2 milliards en 2016, elle semblait partie sur de bonnes bases en 2022 après un mois de janvier marqué par des méga-levées de fonds (486 millions d’euros pour Qonto, 450 millions d’euros pour Back Market…). Mais depuis, l’euphorie est retombée dans l’Hexagone comme dans le reste du monde.

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“Il y a eu des moments d’excès et les marchés sont un peu émotionnels et volatils, donc la purge est plutôt salutaire”, estime Jean-Christophe Liaubet. “Nous étions arrivés à un stade où c’était davantage le FOMO [“Fear Of Missing Out”, ou “peur de rater quelque chose” en français, NDLR] qui dictait la stratégie d’investissement plutôt qu’une véritable analyse fondamentale. Par exemple, Roblox avait des niveaux de valorisation qui n’étaient pas raisonnables. Zoom, c’est la même chose. Cette petite bulle a éclaté, et c’est plutôt sain”, ajoute-t-il.

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Une contraction du marché pour fixer de nouveaux repères ?

Autrement dit, la période actuelle ouvre de nouvelles perspectives dans un écosystème qui n’est pas optimiste pour le futur proche, à l’image du célèbre fonds américain Sequoia, qui a réalisé un mémo d’une cinquantaine de pages pour épauler les start-up de son portefeuille. Dans ce dernier, l’une des sociétés de capital-risque les plus iconiques de la Silicon Valley “ne pense pas qu’il s’agira d’une autre correction abrupte suivie d’une reprise en forme de V tout aussi rapide, comme nous l’avons vu au début de la pandémie”. Dans ce contexte, Sequoia estime que “les entreprises qui évoluent le plus rapidement sont les plus susceptibles d’éviter la spirale de la mort”, alors que “l’ère de la récompense pour l’hypercroissance à tout prix touche rapidement à sa fin”.

De son côté, Jean-Christophe Liaubet de Fabernovel estime que la période actuelle va permettre de “revenir sur des scénarios plus fondamentaux” et “ouvre des opportunités de fusions-acquisitions pour les sociétés qui ont les plus forts bilans, et qui peuvent donc s’endetter pour racheter des entreprises qui ont besoin de lever de l’argent”. Car “en ce moment, c’est compliqué de lever de l’argent”, note-t-il.

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“Les sociétés qui ont eu la chance ou la clairvoyance de lever des fonds avant la période actuelle se retrouvent avec un avantage compétitif fort par rapport aux sociétés qui doivent lever des fonds d’ici six à douze mois. Il y aura forcément des dommages collatéraux, avec des sociétés qui ne vont pas sortir indemnes de cette période. Ça va mettre un petit coup de froid sur l’écosystème tech, avec notamment des gens licenciés. Mais c’est sain aussi de mon point de vue, car il y avait une bulle sur les valorisations et les salaires, avec une guerre des talents qui était un peu malsaine. Ces moments de contraction du marché redonnent des repères et font refroidir les têtes à un moment où les choses se sont emballées”, ajoute-t-il.

Netflix, symbole des sanctions brutales de Wall Street

Si la faillite guette certaines start-up, ce n’est pas le cas des géants du numérique bien établis. Pour autant, ils traversent tout de même une période de fortes turbulences. L’exemple le plus frappant n’est autre que Netflix, mastodonte américain du streaming. Alors qu’elle avait tiré profit de la crise sanitaire, malgré l’arrivée de Disney+, la firme de Los Gatos traverse une période agitée depuis fin avril et l’annonce de la perte de 200 000 abonnés. La sanction des investisseurs ne s’est pas faite attendre, avec une action qui a dégringolé de 35 % à la Bourse de New York dans les heures qui ont suivi cette mauvaise nouvelle, soit une perte de 54 milliards de dollars de capitalisation boursière.

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Le cycle infernal ne s’est pas arrêté là, puisque des actionnaires du groupe californien ont porté plainte contre la plateforme, estimant que les dirigeants de Netflix ont violé la loi américaine sur les valeurs mobilières en faisant des “déclarations matériellement fausses et/ou trompeuses”, tout en omettant de “divulguer des faits négatifs importants concernant les activités, les opérations et les perspectives de la société”. Ambiance…

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Sous pression, la plateforme leader du marché s’est mise en mode panique : des séries supprimées, des projets tués dans l’œuf, des employés déprimés, sans parler de la lutte contre le partage de compte et l’arrivée prochaine de la publicité… Cerise sur le gâteau, les salariés sont invités à s’asseoir sur leurs principes s’ils veulent rester, malgré des programmes problématiques. Netflix a même décidé de licencier plus de 200 employés. Un virage brutal pour une entreprise qui a recruté à tour de bras entre 2013 et 2021 pour passer de 2 000 à 11 000 collaborateurs.

Cette hystérie collective dans la sphère technologique atteint même les Gafam, à l’image de Meta, qui a révélé en début d’année que son réseau social Facebook avait perdu des utilisateurs pour la première fois de son histoire. La sanction du marché a été brutale, avec un effondrement de 25 % de son action en quelques heures, faisant perdre plus de 200 milliards de dollars de capitalisation boursière au géant américain. Et la situation n’est pas partie pour s’arranger dans un futur proche, alors que la firme de Menlo Park doit faire face à un ralentissement de sa croissance, qui la pousse à réduire la voilure. En effet, Meta a décidé de ralentir son rythme de recrutement et de procéder à des coupes budgétaires dans sa division dédiée à la réalité virtuelle et au métavers. La construction de ce monde parallèle a déjà coûté 13 milliards de dollars au groupe californien en seulement 15 mois. En pleine transformation, Meta va d’ailleurs perdre Sheryl Sandberg, qui a décidé de quitter le groupe. Elle sera remplacée par Javier Olivan.

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“Pour nous, Meta était le colosse aux pieds d’argile des Gafam. Leur vrai actif, c’était leur base d’utilisateurs, mais d’un point de vue technologique, ce n’est pas l’entreprise la plus redoutable. Ce qui leur fait très mal, c’est la partie capital-confiance à cause de pratiques discutables. Tout se paie. En plus, ce n’est pas une marque qu’on aime”, explique Jean-Christophe Liaubet. Avant d’ajouter : “Il y a trois facteurs clés de succès. La communauté ils l’ont, la technologie ils l’ont beaucoup moins qu’un Microsoft ou un Google, et le contenu, pareil, ils sont bien moins placés que Microsoft qui a racheté Activision. Sur le sujet du métavers, Meta n’est pas le groupe le mieux positionné, même s’ils se sont manifestés en premier sur le sujet. Ils ne seront pas les gagnants du Web3 et du métavers. Microsoft est mieux positionné. Car nous sommes dans un monde de l’économie de la confiance, et Meta incarne tout sauf ça.”

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La prochaine phase qui va secouer les Gafam, c’est celle du Web3, car tous ces acteurs ont construit leur surperformance sur le Web2.

Jean-Christophe Liaubet, associé chez Fabernovel

Dans ce contexte, nous sommes peut-être à l’aube d’une nouvelle ère. “Chaque acteur de la tech doit se réinventer à un moment donné, ce n’est pas seulement valable pour les groupes traditionnels. La prochaine phase qui va les secouer, c’est celle du Web3, car tous ces acteurs ont construit leur surperformance sur le Web2. Il y a donc un changement de paradigme qui se profile, notamment sur la création et la distribution de la valeur, sous le prisme de la décentralisation. Et à part Meta, qui a voulu faire un coup de communication mais qui s’est rapidement fait rattraper par la patrouille, les groupes sont assez peu prolixes sur le sujet. Pourtant, c’est le cœur de leur modèle by design qui est concerné. Il peut y avoir une redistribution des cartes qui peut être assez violente”, estime Jean-Christophe Liaubet.

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De plus, le numérique étant désormais considéré comme un pilier pour se développer, les entreprises historiques deviennent à leur tour des entreprises numériques. Un changement d’époque qui pourrait avoir de grosses conséquences dans les prochaines années. “Ces dix dernières années, il y a eu une prime à la tech qui est allée vers les acteurs tech. Aujourd’hui, on croit beaucoup à la citation de Marc Andreessen : ‘Software is eating the world‘. Aujourd’hui, tous mes clients deviennent des acteurs tech, que ce soit LVMH, L’Oréal, RATP ou BNP Paribas. Désormais, cette prime à la tech peut concerner des acteurs qui se transforment. Ce qui va vraiment compter maintenant, c’est la proposition de valeur par rapport aux clients finaux. C’est ce qui va faire la différence. La taxonomie des marchés va changer”, analyse Jean-Christophe Liaubet.

Ce n’est donc pas une traversée du désert qui attend l’écosystème technologique, mais une nouvelle approche à adopter pour les entreprises du secteur, sous peine de disparaître. Après une fuite en avant pour lever toujours plus d’argent, l’enjeu va être désormais d’innover sans trahir la confiance des consommateurs. Car le RGPD, et prochainement le Digital Services Act (DSA) et le Digital Markets Act (DMA) pour mieux réguler les géants technologiques, veilleront au grain. En revanche, ce qui ne devrait pas changer, c’est un marché boursier qui continuera de sanctionner lourdement le moindre ralentissement de la croissance. Chassez le naturel, il revient au galop !

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