August 8, 2022

Volatil mais toujours attractif. Malgré « l’hiver des cryptomonnaies » qui s’est abattu début mai sur les monnaies numériques décentralisées, des passionnés poursuivent leurs emplettes sur leurs jetons favoris, au premier rang desquels le bitcoin. L’actif, qui influence tous les autres cours (NFT, Ether, stablecoins…) a pourtant touché en juin les bas-fonds, sous les 19.000 dollars, soit son plus bas niveau depuis décembre 2020. La chute est vertigineuse, à -72% par rapport à son plus haut de novembre 2021 (à 68.991 dollars). Au global, la déconfiture de l’ensemble des cryptomonnaies est encore plus marquée, avec une capitalisation globale qui a fondu de 800 milliards en un mois, passant même brièvement sous les 1.000 milliards de dollars en juin.

Pourtant, les pro-bitcoins n’avouent pas leur actif fétiche vaincu par la hausse des taux des banques centrales qui ont actionné le resserrement monétaire et sonné le glas des positions risquées en pleine flambée de l’inflation. Bien au contraire. Non seulement, selon eux, il y a de quoi minimiser la chute, mais la stagnation en eaux troubles du bitcoin autour des 20.000 dollars l’unité serait surtout le signe d’une période propice pour faire ses emplettes, selon le vieil adage boursier, « achetez à la baisse ».

« Buy the Dip, c’est juste les soldes. On essaye d’augmenter l’exposition quand le bitcoin est au plus bas. J’ai donc commencé à en racheter, dès qu’il a commencé à évoluer sous les 45.000 dollars. Là, à 20.000 dollars, je rachète beaucoup plus fort », explique à La Tribune Owen Simonin, premier influenceur français en matière de cryptomonnaies et PDG de Just Mining, une société spécialisée dans l’investissement sur les cryptos.

Bitcoin VS la bulle

« Cela ne veut pas dire que le bitcoin ne peut pas descendre encore plus bas. Mais comme j’ai beaucoup de liquidités, je revends des stablecoins (des cryptos adossés à aux cours d’une devise traditionnelle NDLR) contre de la cryptomonnaie, du bitcoin et de l’ethereum car je pense que les cryptos vont se relever. C’est comme ça que j’ai construit mes plus gros profits par le passé », justifie-t-il. Cette stratégie de moyenner à la baisse n’est cependant pas sans risque : une valeur peut toujours baisser à nouveau de 99%, après une première chute de 99%. C’est notamment ce qui est arrivé aux valeurs Internet lors de l’éclatement de la bulle en 2000, comme le rappellent les critiques du “buy the dip“.

D’autres experts des cryptos dénoncent aussi la pratique qu’ils jugent réservée aux “bitcoiners maximalistes” (ceux qui considèrent le jeton créé par Satoshi Nakamoto comme la seule vraie cryptomonnaie). « Malheureusement, pour la majorité des alts coins (jetons alternatifs), le ‘buy the dip’ ne marche tout simplement pas lors d’un bear market », prévient l’un d’eux sur Twitter.

Les baleines et l’ours

Mais pour les gros investisseurs – appelés les « baleines », ce “bear market“, peut justement être une opportunité pour maintenir ses positions, voire même les renforcer. Selon BitInfoCharts, entre le 14 et le 18 juin 2022, l’une des plus grosses baleines a ainsi avalé 1.698 bitcoins, portant la valeur de son portefeuille à plus de 2 milliards de dollars. Fervent supporter des cryptos, le fantasque Elon Musk, patron de Tesla et SpaceX, confirme aussi sur Twitter le 19 juin, en plein krach, qu’il continuera « à soutenir le dogecoin », une cryptomonnaie créée  au départ comme un gag, maintenu bon gré mal gré à flots grâce à son influenceur star. Cette crypto a néanmoins perdu plus de la moitié de sa valeur depuis janvier. Un investisseur a d’ailleurs déposé plainte contre Elon Musk et ses entreprises Tesla et SpaceX pour ce soutien sans limites au dogecoin, réclamant pas moins de 258 milliards de dollars.

« Le marché des cryptomonnaies vit actuellement son quatrième bear market (marché baissier), un moment stressant pour les investisseurs, particulièrement à court terme, mais ce phénomène ne devrait pas sonner la fin pour le bitcoin et le marché des cryptomonnaies », abonde Vincent Boy, analyste marchés chez IG France.

Déjà-vu

De fait, pour les plus habiles sur les marchés cryptos prêts à assumer le risque, c’est l’argument du déjà-vu qui l’emporte. « On vit un copier-coller de 2018. C’est la même petite musique, tous les 4 ans, depuis 2009 », s’amuse même Owen Simonin. « C’est cyclique. Ces krachs se produisent toujours après un halving (processus informatique inhérent au bitcoin qui diminue le nombre de jetons rémunérant les mineurs et donc sa rareté sur laquelle se fonde sa valeur NDLR) », raconte l’entrepreneur qui mise sur la baisse sur le long terme de la volatilité du précieux jeton et l’Ether car « plus résilientes ».

« En 2011, le plus bas constaté sur le bitcoin était de 0,29 dollar et le mouvement de hausse qui a suivi, a permis à la cryptomonnaie de rejoindre un plus haut à 32 dollars en juin de la même année. Le second bull market (marché haussier, NDLR) a été observé en 2013, avec un plus bas annuel à 13,16 dollars et un plus haut à 1.242 dollars. Le troisième, qui a permis de faire connaître les cryptomonnaies à un grand nombre d’investisseurs, s’est produit entre 2015 et 2017. Le plus bas en août 2015 était de 200 dollars et le bull market de plus de 2 ans, a conduit le Bitcoin sur un plus haut historique de 20.000 dollars. Tous ces bull market ont été accompagnés de bear market impressionnants, mais jusqu’ici le bitcoin a toujours atteint de nouveaux plus hauts historiques par la suite », détaille encore Vincent Boy.

Et de conclure : « le dernier bull market s’est terminé en novembre dernier sur un plus haut historique à 69.000 dollars, soit une hausse de 1.700% (depuis les 3.900 dollars en mars 2020) et cela conduit naturellement à un nouveau bear market, dans lequel nous sommes actuellement ».

Cryptomonnaies : trois questions sur le krach qui a fait tomber le bitcoin de son piédestal

Sur Twitter, Nicolas Chéron, stratégiste marchés chez Zonebourse, va dans le même sens, illustrant même le phénomène par des courbes jumelles. « Les marchés sont volatils mais l’innovation et la productivité augmentent constamment. Pensez long terme et vous en sortirez gagnant(e) », renchérit-il.

Mieux, Bitcoin se renforcerait même grâce aux krachs, selon ceux qui gardent la foi dans le jeton malgré les tempêtes. « Cette crise permet une sélection naturelle darwiniste des différents projets “crypto” (dont beaucoup ont une utilité anecdotique voir inexistante) et surtout elle permet de remettre sur le devant de la scène les propriétés inégalables du bitcoin : décentralisation, invulnérabilité, rareté numérique, résistant à la censure, système monétaire immuable, moyen de paiements infalsifiable sans tiers de confiance, scalabilité via le lightning network, souveraineté monétaire individuelle, etc. », affirme ainsi Jonathan Herscovici de StackinSat, dont la startup a développé un « Plan épargne bitcoin » promettant de meilleurs placements que sur les produits de la banque traditionnelle.

Réguler les montagnes russes

Reste que les nouveaux champions des cryptos, qui recrutaient autrefois à tour de bras, doivent aujourd’hui réduire la voilure. Avec le krach, la plateforme d’achats-ventes de cryptos Coinbase a été rattrapé par la réalité immédiate et a annoncé qu’elle allait supprimer 18% de ses effectifs, soit environ 1.100 postes. “Il semblerait que nous entrions dans une récession après un boom économique de plus de 10 ans“, a avancé Brian Armstrong, cofondateur et directeur général de la société, parmi les justifications à ces licenciements massifs.

“Une récession pourrait conduire à un autre ‘hiver des cryptos’ et pourrait durer pendant une période prolongée”, craint-il encore.

Face à lui, son concurrent Binance et ses 120 millions de clients prend, lui, le contrepied. Après avoir déjà pourvu 6.000 postes, le Chinois en créera 2.000 de plus d’ici à la fin de l’année. La crise actuelle “crée des inquiétudes, mais nous nous y attendions, ce n’est pas inhabituel”, a opposé le crypto-milliardaire Changpeng Zhao, l’une des voix les plus écoutées de ce milieu.

Aussi, alors que l’arrivée des fonds institutionnels dans la crypto star en 2020 a changé la donne, augmentant la corrélation du bitcoin aux marchés, ces acteurs maintiennent, pour l’heure, leurs positions dans le secteur. Ainsi, Goldman Sachs, dont l’un de ses analystes avait prédit un bitcoin à 100.000 dollars ne semble pas davantage refroidi par la récente décrue. La banque d’affaires serait en discussion avec la plateforme d’échanges singapourienne FTX pour faciliter le trading de dérivés sur les marchés, selon la presse spécialisée.

Reste une autre inconnue, avec la régulation du secteur, que certains veulent désormais calquer intégralement sur la régulation bancaire. Ces montagnes russes des cryptos alimentent les arguments des régulateurs de venir poser des « garde-fous », en Europe comme aux Etats-Unis. Selon la BCE, qui a identifié 16.000 cryptos, le marché a perdu plus de la moitié de sa valeur en seulement en six mois. Partout, les autorités resserrent la vis pour mieux encadrer un marché encore récent, afin de privilégier aussi à terme les monnaies numériques de banques centrales (MNBC).

« Le marché sera régulé mais pas interdit », tempère Owen Simonin qui a prévu de revendre ces bitcoins « quand il y aura une frénésie, à fois sept ». « J’attends le jour où le bitcoin pourra être défini comme une réserve de valeur ce qui lui apportera la stabilité. C’est la monnaie du futur, d’ici 5 à 10 ans », s’enthousiasme-t-il.