August 8, 2022

Il y a un mot que les candidats aux prochaines élections législatives ne vont sûrement pas prononcer très souvent, c’est celui de récession. Surtout quand on promet des lendemains qui chantent, il vaut mieux éviter de parler des mauvaises nouvelles qui risquent de tomber à plus ou moins brève échéance. Certes, il n’est pas dit que le ralentissement actuel de l’économie mondiale va inéluctablement déboucher sur une récession, mais c’est une hypothèse de plus en plus souvent évoquée dans les milieux économiques.

Le 26 mai, l’administration américaine a annoncé un recul de 1,5% du PIB en rythme annuel au premier trimestre. Le choc est rude, venant d’une hausse de 6,9% au dernier trimestre 2021. Quant à la hausse des prix, elle s’est un peu assagie en avril, mais elle atteint tout de même 8,3% en rythme annuel. «Accrochez-vous», a conseillé Jamie Dimon, patron de la Banque JP Morgan, le 1er juin, aux financiers venus l’écouter à New York: «J’ai dit qu’il y avait des nuages orageux à l’horizon, mais je vais changer mes propos. […] Il s’agit d’un ouragan. […] Cet ouragan est juste là, en bas de la route, il vient vers nous. Nous ne savons pas si c’est un petit ouragan ou la tempête Sandy.»

Trop d’argent sur les imbéciles!

Le 3 juin, Elon Musk envoyait un courriel à ses salariés de Tesla pour leur confier qu’il avait un «très mauvais pressentiment» pour l’économie et qu’il allait devoir réduire les effectifs de 10%. Deux jours plus tôt, dans un autre courriel, il leur avait annoncé que le temps du travail à distance était terminé, qu’ils devaient faire acte de présence au moins quarante heures par semaine et que, dans le cas contraire, la direction considérerait qu’ils avaient démissionné…

Fin mai, le milliardaire s’était réjoui, sur Twitter, d’une possible récession. Selon lui, ce serait une «bonne chose», car «il pleut de l’argent sur les imbéciles depuis trop longtemps. Certaines faillites doivent se faire. Tous les trucs de Covid à la maison ont fait croire aux gens qu’ils n’avaient pas vraiment besoin de travailler dur. Le réveil sera rude.»

Laissons à chacun le soin d’apprécier le style et les idées d’Elon Musk. Mais retenons la cause de ses tweets: les nuages sur la conjoncture. Ces nuages ne sont pas apparus seulement au-dessus des États-Unis. En février, la Commission européenne avait annoncé que la croissance de l’ensemble de l’Union, après s’être établie à 5,3% en 2021, reviendrait à 4% en 2022 puis à 2,8% en 2023 (2,7% pour la zone euro). Le 16 mai, elle avertissait que la guerre en Ukraine renforçait les vents contraires et que ses prévisions de croissance étaient ramenées à 2,7% en 2022 et 2,3% en 2023 pour l’ensemble de l’Union européenne (UE) comme pour la zone euro, tout en prenant soin de préciser que «le PIB de l’UE devrait rester positif tout au long de la période».

En France, l’Insee avait d’abord estimé que le pays avait connu une croissance zéro au premier trimestre de cette année; le 31 mai, il annonçait un recul de 0,2%, notamment dû à une baisse de 1,5% de la consommation des ménages.

La guerre n’explique pas tout

Ces chiffres et ces prévisions pessimistes peuvent paraître surprenants alors qu’il y a à peine plus de six mois, des économistes nous expliquaient que les États-Unis étaient au bord de la surchauffe, qu’encore aujourd’hui le chômage s’y inscrit au niveau remarquablement faible de 3,6% de la population active et qu’en Europe, la levée presque complète de toutes les mesures de protection contre le Covid-19 libère l’activité dans des secteurs longtemps placés sous contrainte, comme le tourisme. La tentation est forte, surtout sur notre continent, de voir dans les nuages qui s’accumulent la conséquence directe de la guerre en Ukraine. En fait, celle-ci ne fait qu’aggraver des problèmes déjà présents depuis plusieurs mois.

Aux États-Unis, on a laissé

les entreprises se séparer des salariés dont elles n’avaient plus besoin. Résultat: plus de 25 millions d’emplois ont disparu en deux mois.


C’est ce qu’ont rappelé, devant les journalistes de L’Association des journalistes économiques et financiers (AJEF), Olivier Klein, président de la section française de la Ligue européenne de coopération économique et Denis Ferrand, directeur général de Rexecode.

Ainsi que le souligne ce dernier, les déséquilibres ont commencé à apparaître dès la phase de sortie de la pandémie aux États-Unis, avec un violent rebond de la consommation de produits manufacturés, alors que l’activité dans les services redémarrait beaucoup plus doucement. Personne n’avait anticipé cette explosion de la demande et, aux États-Unis, la gestion de la main-d’œuvre a été radicalement différente de ce qu’elle a été en Europe et notamment en France: on a laissé les entreprises se séparer des salariés dont elles n’avaient plus besoin.

Résultat: plus de 25 millions d’emplois ont disparu en deux mois, entre février et avril 2020. Les embauches ont recommencé dès le mois de juin, mais la situation de l’emploi retrouve seulement maintenant un niveau proche de celui de février 2020. Les États-Unis se sont ainsi retrouvés avec des capacités financières des ménages préservées grâce aux aides fédérales, mais avec un système productif affaibli et une offre restreinte.

Des chaînes d’approvisionnement mondiales désorganisées

En Europe, avec des politiques économiques différentes, on arrive à un résultat comparable: une forte épargne des ménages et des capacités de production limitées par la désorganisation des chaînes d’approvisionnement mondiales. Dans ce contexte, la hausse des prix était inéluctable. La guerre en Ukraine est venue, dès la fin du mois de février, exacerber les tensions sur deux marchés clés: l’énergie et l’alimentation, les deux étant liés du fait de l’importance du gaz dans le coût de fabrication des engrais.

C’est ainsi que l’on est arrivé à un rythme annuel de hausse des prix à la consommation de 8,1% dans la zone euro, sachant que dans six de ces pays, elle dépasse 10% –par exemple, elle atteint 20,1% en Estonie et 18,5% en Lituanie.

Les banques centrales ne peuvent rester inertes. L’argument selon lequel ce ne sont pas des hausses de taux d’intérêt qui feront baisser les cours du pétrole ne tient pas la route: des banques centrales qui ne feraient rien face à la hausse des prix perdraient toute crédibilité. Ainsi que le souligne Olivier Klein, «les taux sont restés trop bas trop longtemps».

Soucieuses de ne pas casser la reprise de l’activité, les banques centrales ont d’abord voulu voir dans les tensions inflationnistes un phénomène transitoire. Mais les niveaux atteints les obligent à sortir de leur attentisme. C’est déjà le cas aux États-Unis, où la Réserve fédérale a déjà relevé deux fois son principal taux directeur, et dans d’autres pays industrialisés ou émergents. La Banque centrale européenne devrait suivre le mouvement dès le mois prochain.

Calmer l’inflation sans casser

la croissance?

Avec l’inflation qui pèse sur le pouvoir d’achat des ménages et le resserrement des politiques monétaires, les économistes ont de bonnes raisons de s’inquiéter pour la croissance future. La baisse de plus de 20% depuis le début de l’année du Nasdaq, marché sur lequel sont cotées la plupart des sociétés américaines de haute technologie, celles qui sont en principe appelées à connaître les plus fortes croissances, est un signe qui ne trompe pas: les investisseurs ne croient guère à la possibilité de calmer le jeu sur le front de l’inflation sans casser la croissance.

On assiste ainsi à un spectacle qui étonne toujours ceux qui découvrent les marchés: la Bourse de New York monte quand sont publiés des indicateurs économiques médiocres et plonge quand ces indicateurs sont bons! Cela a été manifeste au cours des derniers jours. Le jeudi 2 juin, l’institut ADP annonçait que, selon ses estimations, l’économie américaine n’aurait créé que 128.000 emplois en mai. Soulagement général: si l’économie ralentit, les «faucons» de la Réserve fédérale, ceux qui veulent accélérer le mouvement de hausse des taux, vont manquer d’arguments.

Le lendemain, le vendredi 3 juin, le Bureau of Labor Statistics, publiait les chiffres officiels: en fait, 390.000 emplois auraient encore été créés en mai! C’est beaucoup trop, la Réserve fédérale va devoir durcir sa politique monétaire et la Bourse repart à la baisse…

Quelques points positifs

Faut-il en conclure que la récession est imminente et que les mauvais pressentiments d’Elon Musk sont justifiés? Ce n’est pas certain. Si toutes les récessions prédites par les économistes et annoncées par la chute des marchés boursiers avaient effectivement eu lieu, nous en aurions vraiment connu beaucoup. Quelques éléments permettent en tout cas de penser qu’il est peu probable que ce soit pour cette année. Aux États-Unis, le marché de l’emploi résiste bien, ainsi que le confirment les derniers chiffres, et les excédents d’épargne accumulés depuis le début de la pandémie sont confortables: ils auraient atteint 2.500 milliards de dollars entre mars 2020 et janvier 2022 et il en resterait au moins 2.000 milliards actuellement.

On constate une situation similaire en France, où l’excédent d’épargne reste élevé et, d’une façon générale, le taux d’épargne reste supérieur à ce qu’il était avant la crise du Covid-19 en Europe. La situation de trésorerie des entreprises reste satisfaisante, même si elle commence à se dégrader du fait du renchérissement des matières premières et des coûts de transport, et l’investissement reste à un niveau élevé.

Un point doit cependant être souligné: si l’épargne est toujours abondante dans la partie la plus aisée de la population, les titulaires des revenus les plus faibles commencent à piocher dans leurs économies, face à la hausse des prix, pour maintenir leur niveau de dépenses. Et la situation risque de se compliquer encore dans les prochains mois si la hausse des prix se répercute sur les loyers lors des renouvellements de bail.

Des mesures pour les plus fragiles

Pour la politique économique, il y a là un vrai défi. La solution du blocage des prix préconisée par la Nupes ne retient guère l’attention des économistes: elle fausse trop le fonctionnement de l’économie et risquerait d’avoir des effets secondaires graves. Le gouvernement a pris des mesures concernant le gaz et l’électricité, dont la sortie va être délicate à gérer. Un premier rendez-vous pour l’électricité doit avoir lieu le 1er août. En ce qui concerne les carburants, la ristourne de 18 centimes sera prolongée au mois d’août, mais cela ne pourra pas durer très longtemps.

La sortie de la politique

du «quoi qu’il en coûte» mise en place

lors de la pandémie risque d’être

plus compliquée qu’on ne le pensait.


Cette mesure est coûteuse, elle bénéficie à des gens qui n’en ont guère besoin et, en subventionnant l’utilisation des énergies fossiles, elle est en contradiction complète avec la politique de réduction des gaz à effet de serre. Elle n’a qu’un seul avantage: elle est simple et elle a pu être mise en place rapidement. Il va falloir très vite passer à des mesures d’aides spécifiques visant les populations les plus fragiles, avec le risque de devoir mettre au point un dispositif complexe et de faire des mécontents parmi ceux qui n’en bénéficieront pas. Mais il n’y a guère d’autres solution.

Ainsi, la sortie de la politique du «quoi qu’il en coûte» mise en place lors de la pandémie risque d’être plus compliquée qu’on ne le pensait. Des mesures de soutien budgétaire vont être encore nécessaires et ce sera dans un contexte de taux d’intérêt plus élevés. Pour beaucoup d’économistes, une réponse s’impose: il faut travailler plus, de façon à pouvoir financer ces dépenses sans creuser les déficits et passer ce cap difficile, sachant que de surcroît d’autres dépenses seront nécessaires pour la santé, l’enseignement, la défense nationale, la transition énergétique, etc.

Travailler plus?

Mais travailler plus, qu’est-ce que cela signifie? Pour certains, comme Olivier Klein, cela pourrait passer par des encouragements à travailler plus de trente-cinq heures par semaine, ce qui permettrait d’augmenter la production et les recettes de l’État, sans augmenter les prélèvements obligatoires.

Pour d’autres, comme Denis Ferrand, cela consisterait à travailler tous, autrement dit à mieux intégrer dans le marché du travail ceux qui ont un faible niveau de formation initiale –sur ce point, les grands partenaires européens de la France (l’Allemagne, l’Espagne, l’Italie) font beaucoup mieux qu’elle. Quant au gouvernement, on sait qu’il veut augmenter la proportion des 55-64 ans en activité en relevant progressivement l’âge du départ à la retraite selon des modalités qui restent à préciser et qui rencontrent une forte hostilité. Il ne va être facile de dégager un consensus.

Bref, les prochains mois seront compliqués. Si des signaux positifs semblent venir de la Chine, avec un relâchement progressif des mesures prises dans le cadre de la politique de zéro Covid, la guerre en Ukraine risque fort de durer. Une énergie chère (et qui le restera, car la transition énergétique a un coût) et des taux d’intérêt en hausse ne créent pas un environnement favorable. La hausse des prix va rester forte et la croissance va ralentir. Le risque de récession est donc réel, même s’il est peu probable qu’il se matérialise cette année. Dire comme Jean-Luc Mélenchon l’a fait le 8 juin sur France Inter que «nous sommes directement sur la voie d’un effondrement économique» est une énorme contrevérité.

Si le problème était purement français, on pourrait penser qu’une autre politique permettrait de le résoudre. Mais il est international et c’est ce qui peut justifier quelques inquiétudes. En avril dernier, Pierre-Olivier Gourinchas, chef économiste du Fonds monétaire international, après avoir alerté sur l’assombrissement des perspectives économiques mondiales, mettait l’accent sur la nécessité de «concertations aux niveaux national et international». Sur ce dernier point, il est difficile de se montrer optimiste.

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